Entrevue avec Rémy Bélanger de Beauport pour l’album “Angenehmer Duft” [KOHL 34]

Rémy Bélanger de Beauport est violoncelliste improvisateur. Il joue en solo, en duo, en trio, fait partie d’orchestres d’improvisateurs et collabore régulièrement avec d’autres disciplines, principalement la danse. Actif depuis une dizaine d’années sur les scènes de musiques improvisées et expérimentales, il a joué un peu partout au Québec et dans l’est du Canada, en Allemagne, en France et en Italie. Diplômé en composition, en théorie musicale et en mathématiques, son approche au violoncelle est intuitive et incarnée dans le corps.

RÉMY BÉLANGER DE BEAUPORT

Citant comme influences autant Karlheinz Stockhausen que Nirvana, ses projets, publications et collaborations sont vastes. De Soda Pop (Déluge/Alterflow, 2003) à Fenaison (Ambiances Magnétiques, 2006) et Le Veau / The Veal (Cuchabata Records, 2014), il fait maintenant partie du GGRIL (Grand groupe régional d’improvisation libérée, depuis 2010), travaille régulièrement comme pianiste accompagnateur pour la danse classique et chante au sein de l’Ensemble Partiel (Montréal), Ölbergchor (Berlin) et l’Ensemble Vocal Dal Segno (Québec). À Berlin de septembre 2015 à septembre 2016, il y fonde le trio THUYA (Creative Sources Recordings, 2016) et joint le Berlin Improvisors’ Orchestra. Angenehmer Duft est sa première publication en digital et flexi disque sur Kohlenstoff Records, voici notre entrevue avec lui.

Angenehmer Duft is perfect. Hypnotizing. Fluid. Melancholic. Smooth. Breezy. Floating. Sublime Tension. — Valerie Sabbah, dancer and friend

KR: Tu as déménagé à Berlin en 2015; qu’est-ce qui t’a poussé à aller habiter là-bas?

J’avais besoin d’une coupure pour changer de séquence.

Ça va peut-être sonner new age mais pour moi c’était un bold move : j’ai décidé de faire le vide autour de moi, de faire le vide à l’intérieur de moi, de me défaire de mes emplois de survivance et me libérer de mes implications communautaires. Tu sais, quand ce qui est supposé être un temps partiel devient ton occupation principale et menace de devenir ton identité? Je me suis vu dans 5 ans, dans 10 ans, « prof de math », à Rimouski, et j’ai freaké. J’ai rempli la paperasse de visa, j’ai tout donné et je suis parti.

La question était de voir ce qui se passerait loin de ce que je connais, de voir ce qui allait entrer, ou plutôt, ce que j’allais laisser entrer en moi. Je savais qu’à Berlin, il y aurait de bonnes vibes.

J’avais été à Berlin une première fois en 2008. Le pays de Stockhausen, la langue de Beethoven, Bach, Schoenberg, Wittgenstein. J’avais été surpris par la chaleur des gens, la géographie urbaine excentrée et verte ainsi que la diversité des scènes marginales, en musique comme dans d’autres sphères de la vie (the queer scene, pour ne pas la nommer). Entre 2008 et 2015, j’ai complété mes études, puis il m’a fallu produire du fric, beaucoup de fric, chaque mois sans faute, pour calmer la banque et les dettes d’études. En 2015, les astres se sont enfin alignés pour que je puisse retourner à Berlin, 6 après après ma première visite, cette fois avec un visa d’un an.

Et rien à l’agenda.

KR: Comment as-tu trouvé la scène de musique expérimentale de Berlin? As-tu fais des découvertes particulièrement intéressantes?

Je suis arrivé à Berlin avec une soif de culture insatiable, et du temps. Au niveau de la musique, le site echtzeitmusik.de recense les concerts à aller voir. Il y en a tous les jours, plusieurs par jour, et j’ai passé mes 6 premiers mois à m’abreuver à sa source, d’un concert à l’autre, au hasard.

J’en ai profité pour apprendre l’allemand en intensif tout commençant à connaître des gens. Comme partout ailleurs dans le monde, peut-être, la scène de musique expérimentale à Berlin est en même temps très compartimentée et pleine de vases communicants. Au final, j’ai joint le Berlin Improvisers’ Orchestra, le Tristan Honsinger Orchestra, j’ai formé mon trio THUYA et un duo Piolet-traction avec une danseuse italienne Stefania Petracca, en plus d’accumuler les sessions et participer moi-même à l’offre de concerts plusieurs fois, en solo comme dans de petits ensembles ad hoc.

J’ai même joué à poil, deux fois plutôt qu’une, dans le cadre de sessions de dessin avec modèles vivants.

J’ai entendu des choses formidables à Berlin.

La trompettiste Liz Allbee possède une énergie remarquable, une palette sonore incroyablement juste, tout le temps, et elle me surprend par la variété et la qualité de tous les projets qu’elle présente.

L’accordéoniste Andrea Parkins, armée d’un ordinateur dont elle tire des triturations inouïes, est l’une des musiciennes les plus charismatiques que j’ai jamais vu. Les quelques minutes passées avec elle à discuter de tout et de rien, dans la galerie de Uta Neumann — qui fait les photos de mon album solo D’éclisses, à sortir en novembre 2016 sur étiquette Ambiances Magnétiques — était un moment marquant.

Le contrebassiste Klaus Kürvers et le violoniste Gerhard Uebele sont également des coups de cœur, des vétérans de la scène berlinoise dont l’approche organique et versatile me saisit à chaque fois. Nous avons formé un trio ensemble : THUYA, aussi connu sous le nom du Québec-Berlin Free Improv String Trio.

Enfin, Berlin est aujourd’hui la patrie du violoncelliste improvisateur Tristan Honsinger. J’ai passé beaucoup de temps à discuter avec lui, je l’ai écouté jouer en concert une bonne dizaine de fois. Il y a très peu de violoncellistes qui pratiquent cet art risqué qu’est la musique improvisée; Tristan Honsinger fait ça depuis les années ’70. Je crois qu’il est aujourd’hui pour moi un collègue. Sa personnalité de scène très forte, sans compromis et toujours près du théâtre de l’absurde est tout à fait inspirante même si nos approches et esthétiques sont assez différentes.

KR: Le format flexi est un format quand même assez original. Pourquoi avoir choisi ce format?

Ah! Le fond et la forme. Pour moi, tout ça est venu en même temps : l’idée sonore de la pièce, le format flexi disque, l’imprimé noir sur vinyle blanc opaque, le titre Angenehmer Duft (en français, Odeur agréable), la police d’écriture du titre, le matériau flexible — duh! — du flexi disque, le côté éphémère du support, l’étiquette Kohlenstoff Records, la collaboration avec Félix-Antoine Morin, etc.

En enregistrant le violoncelle en studio, je m’imaginais ce flexi disque blanc tournant sur la table tournante et jouant cette musique; je m’imaginais aussi une « odeur agréable » tournoyant dans les airs, invisible, simple mais un peu envoûtante.

Angenehmer Duft est le titre de la pièce sur la face A du disque. C’est aussi le titre de l’album, c’est le flexi disque en tant qu’objet lui-même, avec le graphisme de Louis-Pierre Charbonneau, avec le « remix » de Félix-Antoine sur la face B. C’est le moment passé à l’écouter.

KR: Sur la face B du disque on peut entendre un remix de la face A; de quoi s’agit t’il?

Je connais Félix-Antoine Morin depuis un certain temps, mais son passage à Berlin nous a donné l’occasion de « connecter » de façon plus tangible. Nous avons discuté de transformations sonores du son du violoncelle, notamment de granulation et j’ai déposé quelques sons dans son enregistreur.

Quelques mois après cette rencontre, alors que l’idée globale de Angenehmer Duft germait, j’ai pensé à une pièce électro-acoustique pour la face B, une pièce dont la partie acoustique à manipuler serait fournie exclusivement par la pièce entendue en face A. J’ai proposé l’idée à Félix-Antoine, qui a accepté de se prêter au jeu.

La face B est donc une forme de « remix » de la face A. Un drone captivant, à la fois écho de la face A et entité indépendante. Je suis très fier de cette collaboration. Au point de vue harmonique, le « si / si bémol » lancinant de Félix-Antoine, ses quintes ouvertes et les clics tout au fond de la texture me semblent une réponse parfaite — parfaitement instable — à l’univers plutôt « do dièse phrygien » de la face A, whatever that means.

Je suis également très content de sortir un album sur Kohlenstoff Records. Il me semble que tout ça a comme une odeur agréable.

KR: Ton instrument principal est le violoncelle, ou en tous cas c’est le cas sur cet album; Quel sont tes sources d’inspiration et comment se déroule le processus créatif lorsque tu composes ou improvises?

Merci de la perche tendue, j’aime toujours parler de « mon instrument ». Je suis loin d’être le seul artiste autodidacte à négocier avec le sentiment d’imposteur dans son domaine, notamment parce que ma réponse aux questions « Quel est ton instrument? » et « Quel genre de musique fais-tu? » ne tient jamais sur deux lignes. Ce sentiment est toutefois stimulant et inspire, je crois, mon approche décloisonnée.

J’ai commencé à faire de la musique expérimentale vers l’âge de 16 ans, avec mon clavier Casio, ma flûte à bec branchée dans un ampli avec de la disto et aucune idée que d’autres personnes dans le monde pouvaient improviser avec cette approche. Il y a ensuite eu mon premier enregistrement officiel, mon trio soda pop en 2003, dans lequel je jouais d’une basse acoustique que je faisais feeder, plaçant des fourchettes au travers des cordes.

Au travers de ça, je continuais ma formation en piano classique, je jouais de la bass dans un band rock, je chantais dans divers ensembles vocaux, j’apprenais la contrebasse classique et j’ai fini par diplômer en composition, en mathématiques et en théorie musicale. J’ai appris le violoncelle en autodidacte.

Aujourd’hui, si on me demande de choisir, je me présente comme violoncelliste improvisateur, c’est ce que je fais en création depuis maintenant 10 ans. Je continue toutefois à jouer du piano en coulisse (j’en ai fait un métier comme accompagnateur pour le ballet classique), à jouer de la bass rock, à chanter dans un ensemble vocal et j’ai même un projet au drum (ElvAr X en solo, la suite de mon trio de rock lourd montréalais ElvAr).

KR: Et donc le violoncelle…

Le violoncelle se joue pour moi avec tout le corps, un peu comme une danse, l’archet suivant la respiration. J’apprécie les juxtapositions de blocs sonores, les bruits, les erreurs, les rattrapages, les références, les pains de son. J’accueille et rejette à la fois la tradition classique au violoncelle, qui descend immanquablement sur moi, dans son écrin de velours, dès que je sors l’instrument du case. « C’est don’ beau le violoncelle. »

Comme improvisateur, je suis particulièrement sensible à la structure, à la manière dont une pièce se construit dans l’instant, et se perçoit en rétrospective — au moment de la jouer et une fois terminée — comme une construction avec toutes ses références internes.

J’arrive à une improvisation la tête la plus vide possible, prêt à accueillir ce qui viendra, prêt à réagir mais aussi à proposer, prêt à saisir l’échafaudage de la structure finale, le laisser s’ériger, en prendre le contrôle ou un mélange des deux.

Pour Angenehmer Duft, j’avais cette vision de l’odeur qui monte et nous entoure, la vision du flexi disque qui tourne, et le résultat est une musique plutôt mélodique, s’éloignant peut-être du travail de texture que je mets plus souvent de l’avant. J’ai fait plusieurs prises en studio avant de choisir, avec l’aide de Félix-Antoine Morin, celle qui se retrouverait sur le disque. Ces quelques prises, les Angenehmer Duft Variations, existent d’ailleurs quelque part sur un disque dur et il n’est pas exclu qu’elles soient lancées éventuellement.

KR: Où s’inscrit Angenehmer Duft dans ton parcours? Que rapportes-tu d’autre dans tes bagages de Berlin (façon de parler)?

Je repars de Berlin avec le sentiment que je suis « revenu en moi-même » (je paraphrase ici Courtney Love, my queen). Après avoir tassé les distractions, la musique a repris la place qu’elle devait avoir pour moi. Toute l’énergie que je mettais à mes initiatives pour la (non-)communauté LGBT+ de Rimouski, tout le temps passé à préparer mes cours et corriger des examens de maths, je les ai placés sur moi pendant un an.

Je repars donc de Berlin avec ma « trilogie berlinoise ».

Tout d’abord, le flexi disque Angenehmer Duft sur étiquette Kohlenstoff Records, se présente un peu comme un single, avec son « remix », un objet inhabituel, comme un bijou un peu trash.

Ensuite, il y a le CD Live @ the CLUB de mon trio THUYA sur étiquette Creative Sources Recordings (Portugal), un véritable album live enregistré dans mon neighbourhood queer bar enfumé préféré de l’époque. La qualité des improvisations là dessus continue de m’impressionner même après plusieurs écoutes. J’aime qu’on entende les bruits du bar, la porte du frigidaire qui ferme, les gens qui boivent en arrière plan.

Finalement, au moment d’écrire ses lignes mon album solo D’éclisses sur étiquette Ambiances Magnétiques est en cours de production et sortira en novembre 2016. Il s’agit du projet le plus important pour moi depuis longtemps, probablement depuis mon premier album au violoncelle : Plat avec mon trio Fenaison également sur étiquette Ambiances Magnétiques, sorti il y a près de 10 ans en 2007.

D’éclisses est un ensemble de 13 improvisations au violoncelle solo sans amplification, enregistrées en une prise sans overdubs sur une période de 6 mois. C’est un portrait de mon approche au violoncelle, aujourd’hui. J’ai extrêmement hâte de partager la musique de cet album solo complet, je n’en peux plus d’attendre que toutes les étapes soient complétées.

En passant, Angenehmer Duft, est en fait un outtake des sessions d’enregistrement qui ont mené à D’éclisses.

KR: De retour au Canada, quels sont tes projets futurs ici?

On me demande souvent pourquoi je suis parti de Berlin si je m’y plaisais tant. Ma réponse est que, tout simplement, « c’était ça le plan ». Avoir voulu rester à Berlin, il m’aurait fallu interrompre ma pause — remplir trop rapidement le vide que j’avais eu tant de peine à créer — pour chercher un emploi en lien avec mes diplômes, qui justifierait une nouvelle demande de visa, etc. et risquer de retomber dans le panneau de la job prestigieuse qui bouffe tout mon temps et m’éloigne de ce que je veux vraiment faire.

Au lieu de ça, j’ai préféré faire la caisse dans un cinéma porno 7 jours par mois, profiter de cette rare liberté que je m’étais donnée et planifier quelques éléments pour mon retour.

Me voici donc de retour dans la ville où j’ai grandi, la Ville de Québec, où je n’ai pas habité depuis 13 ans. Je lui donne comme une deuxième chance, après Montréal où je ne me suis jamais senti chez-moi, malgré sa communauté artistique exceptionnelle; après Rimouski où je sais maintenant que je ne peux pas être heureux, malgré la qualité et la surprenante vigueur de sa scène de musique improvisée; après Berlin, qui continue à me faire de l’œil.

Je suis pour l’instant incapable de me projeter dans le futur. Je ne sais pas où je serai dans 10 mois, encore moins dans 10 ans, ce qui ne m’empêche pas d’avancer quelques projets.

Avec trois nouveaux albums en main, je prépare ces jours-ci une petite tournée en solo pour l’hiver. Je continue à jouer du violoncelle dans le GGRIL, Grand groupe régional d’improvisation libérée, basé à Rimouski. Je chante dans l’Ensemble vocal Dal Segno. J’accompagne au piano des classes à l’École de danse de Québec. Je reprends bientôt la bass dans mon band rock sos bambi (formé en 1999!). Je continue à travailler sur des vidéoclips pour un EP de mon projet rock expérimental ElvAr X enregistré à l’été 2015. J’habite dans une coop à deux pas des seuls endroits où il y a un peu de musique improvisée en ce moment à Québec : la Librairie Saint-Jean-Baptiste et le Complexe Méduse. Vous viendrez me visiter, j’ai maintenant un divan-lit!

Ces jours-ci, je marche et prends le temps d’absorber le paysage, de redécouvrir Québec avec mon regard d’aujourd’hui. Je me donne beaucoup de temps pour improviser, en musique comme dans mon quotidien.

L’album « Angenehmer Duft » [KOHL 34] est disponible en format digital et sur disque flexi juste ICI

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