Entrevue avec Claude Périard (Claude l’Anthrope) pour l’album VOIES [KOHL 039]

L’artiste multidisciplinaire Claude Périard a pour premier médium celui de la musique. Elle a fait paraître une douzaine d’albums de chanson, de folk, de pop et d’électro, dont elle assure souvent elle-même tous les instruments ainsi que toutes les étapes de production audio. Parallèlement à sa pratique musicale, Périard publie plusieurs textes, nouvelles et poèmes dans des publications indépendantes, participe à diverses expositions collectives, performe dans des lieux underground. Son installation audiovisuelle, le Panopticon, est sélectionnée à l’édition 2018 du FIMAV et se mérite une mention spéciale de Nikolas Mavrikakis dans Le Devoir. Créature multiforme toujours affamée d’exploration, c’est le désir de dire qui agit comme moteur de son œuvre, à caractère politique, féministe et philosophique. Elle nous parle ici de son dernier album VOIES paru sur Kohlenstoff Records. 

Claude Périard - Kohlenstoff records - VOIES 2

Ta démarche est très vaste en passant par les arts visuels, la musique bien évidemment et la poésie aussi. Ma question porte sur la poésie puisqu’elle est très présente sur ton dernier album; comment se passe l’intégration des textes sur ta musique? Est-ce que l’écriture musicale se développe en parallèle aux textes ou bien tu ajoutes les textes ensuite inspirés par la musique? Peux-tu nous parler de la relation entre l’écriture des textes et celle de la musique?

J’écris de la poésie en général dans le quotidien, et souvent, je vais fouiller dans mes cahiers lorsque j’ai besoin de matériaux littéraires dans ma musique (je fais aussi de la chanson d’ailleurs). Pour le projet de l’album VOIES, les textes ont été écrits de manière autonome, avant la musique, et c’est la musique plutôt qui s’est fabriquée par-dessus et autour des textes. J’étais assez craintive puisque l’intégration du texte dans la musique électroacoustique est rarement bienvenue, et ça représentait un défi intéressant pour moi d’élaborer un jeu de contrepoint entre le matériau vocal et les figures sonores. Aussi, je trouve assez difficile, dans la musique instrumentale en général, d’impliquer du propos, du message, vu la nature abstraite et irréférentielle de la musique. C’est très important pour moi de véhiculer de la signification dans mes œuvres, alors j’ai tenté de le faire par l’intégration du texte, dans sa réalité autant sonore que langagière.

En plus du côté plus “bruité” dans ta musique électroacoustique, Il y a souvent aussi une ligne assez mélodique. De quelle manière négocies-tu avec l’aspect mélodique versus celle des textures bruités, est-ce que tu vises un certain “dosage” entre les deux?

Je dois dire que c’est assez récent, cette acceptation de la ”mélodie” dans ma pratique électroacoustique. J’ai tendance à ségréguer les choses en catégories, et donc d’un côté, il y a mes projets de musique pop (musique tonale conventionnelle, mélodie, texte) et de l’autre il y a mes projets de composition électroacoustique, dans lesquels je travaillais presque exclusivement avec des sons et des bruits ”non-mélodiques”. Il y avait aussi un certain carcan hérité de mes études à l’Université de Montréal. Je dois dire qu’aujourd’hui, ce qui m’enthousiasme surtout, c’est de mélanger les formes et les styles, d’aller outre les catégories, et ainsi hybrider musique électroacoustique avec musique tonale, puis je dirais même d’intégrer des éléments qualifiés comme ”pop” (par exemple, le rythme, un motif tonal répétitif, etc) à d’autres segments plus ”expérimentaux”. Un bel exemple de cette démarche, selon moi, serait la pièce The Card no13, sur mon album Art Plastique, dans lequel j’intègre un segment de chanson folk au milieu d’une longue trame électroacoustique. Sinon, pour mieux répondre à la question, il me semble que sons bruités et sons mélodiques ne s’excluent pas mutuellement et même, nous sommes très habitué.es à les entendre métissés (pensons simplement aux percussions dans la musique convientionnelle).

Par le passé tu as eu plusieurs projets musicaux aux styles bien différents, folk, pop, électro etc.. Qu’est ce qui t’a attiré dans la création de musique contemporaine électroacoustique?

La musique pop (chanson, folk, électro, etc) est assez limitante. C’est une forme en soi, avec des barrières claires. Mon ”agenda caché” en musique pop est d’utiliser cette forme pour véhiculer du texte, des idées, des propos, et le véhicule se veut séduisant, tantôt très dansant et festif, tantôt lyrique. La musique électroacoustique est l’éclatement de cette forme fermée, c’est une ouverture totale vers le monde sonore infini. Ce sont des pratiques vraiment différentes selon moi, puisque dans l’une, on fonctionne à partir du solfège musical et des rythmes formatés, et dans l’autre, tout est à explorer librement, et c’est à nous de construire notre propre langage. Pour la création, il y a plus de possibilités dans la musique expérimentale, mais ceci dit, tout le monde aime écouter une bonne toune pop.

Tu es multi instrumentiste, j’imagine que ça te donne un atout lorsque tu composes des musiques électroacoustiques puisque ça te permet de réfléchir plus aisément de manière globale les différents éléments sonores. Est-ce que tu enregistres plusieurs instruments lorsque tu composes que tu utilises comme matière que tu édites ensuite?

Il y a certainement une perméabilité entre mes matériaux : je vais souvent piger des matériaux dans mes projets pop et dans mes projets électroacoustiques pour l’une et l’autre des pratiques. Ce n’est pas rare qu’un enregistrement de violoncelle, par exemple, enregistré pour une chanson folk, finira dans une composition électroacoustique, ou qu’un segment glitch au contraire se retrouvera dans une ”toune” électro-pop. C’est très exploratoire, la composition. On commence avec une idée, puis arrive le moment où on se dit « il manque quelque chose ici, tiens je vais mettre une trame de violon, pour voir », et les œuvres se construisent comme ça, à force d’essais et d’erreurs. Il y a aussi cette réalité qu’on compose toujours avec ”ce qu’on a sous la main”, avec un bassin limité de possibles.

J’ai vu (et entendu) ton installation sonore au Festival International de Musique Actuelle de Victoriaville en 2018, est-ce que c’est une démarche que tu poursuivras, celle de la création d’installation sonore?

J’ai constamment beaucoup d’idées pour des installations sonores et ce médium offre selon moi la possibilité d’inclure le propos politique plus facilement que la musique. En ce moment, je travaille sur une installation interactive où l’ambiance sonore extérieure du lieu d’exposition résonnera directement dans les cordes d’un piano à queue, et les webcams de circulation routière de la ville, en temps réel, viendront induire des variations et des glitchs au signal sonore live. Je commence à explorer l’interactivité possible entre image vidéo et signal audio. Aussi, mes projets impliquent toujours du temps réel, et du politique. Mais je dois avouer que le médium m’apparaît de plus en plus contraignant : les installations nécessitent beaucoup de technologies et d’équipements, elles sont difficiles à entreposer, et l’oeuvre n’est finalement exposée que dans un seul lieu et pour une période limitée. N’en demeure ensuite que la documentation. La musique et la vidéo, au contraire, offrent plus de possibilités de diffusion : autant on peut faire des représentations devant public, sur scène, autant les gens peuvent télécharger les œuvres ou les écouter chez eux. Il y a plus de mobilité et de longévité dans ces médium, il me semble, et leur diffusion est plus large.

Claude Périard - Kohlenstoff records - VOIES (installation) - PANOPTICON, installation sonore interactive, 2017 (Diffusée par Ultrasons, Les Formes d’Ondes, le FIMAV)
PANOPTICON, installation sonore interactive (Ultrasons, Les Formes d’Ondes, le FIMAV)

Claude Périard - Kohlenstoff records - VOIES (Holy Numbers) - Eastern Bloc 2018
L’installation “Holy Numbers” – Eastern Bloc 2018

* D’ailleurs j’en profite pour vous inviter à la Maison de la culture Maisonneuve, le 28 novembre prochain, où je ferai un concert avec Raphael Néron et y présenterai aussi cette installation sonore dont je viens de parler.

Tu as aussi une pratique du domaine de performance, c’est une pratique que tu comptes développer?

J’ai fait un peu de performance dans le passé, oui. En ce moment, je pense que j’ai besoin de focusser davantage et de concentrer ma pratique sur moins de médium!

Tu es une artiste clairement multidisciplinaire, mais est-ce qu’il y a un médium en particulier que tu comptes développer plus que les autres dans le future?

Oui, justement, je pense que je n’aurai pas le choix, faute de moyens, de temps et de ressources. Ce qui est certain c’est que ma pratique principale, ça reste la musique. J’ai commencé le piano classique à l’âge de 8 ans, j’ai commencé la composition à 12 ans, j’ai ensuite étudié la guitare, le chant, la clarinette, j’ai eu des bands, j’ai fait des shows, j’ai fait un bac en musique, et voilà, c’est ça ma vie, la musique. Avec mes projets de musique pop et ceux de musique électroacoustique, ça fait déjà beaucoup! Mais j’admets développer progressivement un intérêt pour la vidéo expérimentale… c’est si difficile de s’arrêter quand tout nous intéresse!

Merci Claude!

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