Entrevue avec Jean-François Primeau pour l’album Jardin le soir [KOHL041]

Jean-François Primeau - Kohlenstoff

Les intérêts de Jean-François Primeau résident principalement dans les œuvres où l’humain interagit avec la technologie afin de créer des expériences qui s’adaptent en fonction des personnes qui y prennent part. Il crée des expériences où une narrativité se dégage de l’emploi des technologies. L’album Jardin le soir [KOHL041] sorti en octobre dernier est une collection de trois œuvres composées à partir d’enregistrements électroniques recueillis sur une durée de plusieurs mois. Voici une entrevue réalisée avec lui pour cet album profond et fascinant. 

Ton album Jardin le soir comporte deux pièces de plus de 8mins et Cœur de l’hiver  qui fait plus de 16 minutes; c’est important pour toi de développer des oeuvres de grandes dimensions?

J’ai très souvent tendance à faire des pièces considérées comme longues, qui durent plus de 5 ou 6 minutes.  Je crois que ça vient du fait que je veux raconter des histoires, aussi abstraites soient-elles.  Dans ma musique, j’ai besoin de temps pour établir l’ambiance, l’atmosphère désirée qui (idéalement) guidera l’auditeur dans son imaginaire pour la durée de l’écoute.  

Pour les titres de chaque pièce ainsi que dans la présentation de l’album tu fais référence aux saisons. Ça me fait un peu penser au film coréen Printemps, été, automne, hiver… et printemps de Kim Ki-duk. Est-ce qu’il y a une saison en particulier ou te sens plus inspiré créativement?

Je ne crois pas qu’il y ait une saison plus inspirante que les autres.  J’aime profiter de la chaleur de l’été pour sortir de chez moi, pour m’inspirer, rencontrer des gens, voir des choses.  Puis, plus le froid s’installe, plus je reste à l’intérieur.  Bien que je crée tout au long de l’année, j’ai plus de temps pour réfléchir et peaufiner mes projets en hiver lorsque le froid est à son maximum. C’est un peu ce que je voulais représenter avec cet album, dans la forme et le contenu des pièces.  Le passage des saisons à tendance à affecter mon moral, donc je vais peut-être plus apprécier la création musicale en hiver, où ça devient un acte thérapeutique. Pour pallier l’effervescence manquante de l’été.

Qu’est-ce qui inspire ta création sonore en général? Est-ce que tu pars avec une idée précise à l’avance avant de te lancer dans l’écriture?

Je pars rarement d’une idée précise.  Je vais avoir une idée initiale de l’énergie que je veux créer avec la pièce, par exemple si elle a beaucoup de mouvement ou si elle est plutôt tramée.  Je vais commencer par créer un son qui se déploie dans le temps selon cette intuition initiale.  Une fois que j’en ai un qui me convient, j’en ajoute d’autres successivement afin de créer une texture que j’aime.  Selon les découvertes sonores qui surviennent alors, un narratif me viendra à l’esprit.  Mais quand je dis “narratif”, je fais bien attention de mettre des guillemets puisque je n’emploie pas de sons référentiels la plupart du temps.  Je me fie plutôt à ce que les sons ont à dire en eux-mêmes, ce à quoi ils me font penser, quels personnages, ambiances, formes ou couleurs ils représentent dans mon imaginaire. Donc ce sont les sons qui m’inspirent et me dirigent.

Pour Jardin le soir, il y avait trois pièces embryonnaires que je voulais utiliser pour l’album.  J’avais l’intuition que ces pièces préliminaires allaient esthétiquement ensemble, mais ce n’est qu’en les travaillant en parallèle que je me suis rendu compte de ce qui les liait, de leur énergie propre à chacune.  J’ai donc alors ajouté plus des sons “vivants” qui me font penser à des animaux et insectes pour représenter l’été, des sons plus agressifs et incisifs pour symboliser les bourrasques froides de novembre, et des sons plus tramés pour représenter la longueur de l’hiver québécois.  C’est un peu comme faire de la peinture.  J’aime beaucoup l’impressionnisme.

Dans ta biographie tu parles de “rendre accessible la création musicale à des personnes non-musiciennes”. Que veux-tu dire par là et de quelle manière ça se traduit concrètement?

Nous avons aujourd’hui tous les outils technologiques pour permettre une nouvelle approche au jeu musical.  C’est Brian Eno qui disait que l’arrivée des séquenceurs sur ordinateurs élimine la question des habiletés (skills) et la remplace par la question du jugement.  Il n’est plus nécessaire de pratiquer ses gammes et doigtés pendant des années avant de pouvoir bien jouer de la musique.  En utilisant des logiciels et instruments qui éliminent les fausses notes, par exemple, les personnes qui n’ont pas de formation musicale pourront tout de même jouer de la musique qui « sonne bien ».  Le but est de rendre accessible le plaisir que procure l’acte créatif musical et le jeu en groupe.  Ça permet de mettre temporairement de côté la théorie musicale pour se concentrer sur l’intention et le geste.  De montrer que jouer de la musique n’est pas réservé à une élite musicienne.

Jean-François Primeau - Kohlenstoff

J’ai beaucoup aimé ta pièce Cœur de l’hiver. Pourrais-tu nous parler du processus de création pour cette pièce?

Cette pièce, comme les deux autres, est issue d’une première session d’improvisation au synthétiseur modulaire.  Lorsque j’ai imaginé la forme de l’album et trouvé la nature de chaque pièce ainsi que leur ordre, j’ai décidé de rendre cette pièce plus tramée, moins effervescente que celles qui la précèdent.  Cette décision venait aussi du fait que cette pièce avait une teneur plus mélancolique (selon mon imaginaire), et se prêtait donc mieux à son rôle hivernal.  J’ai donc assemblé les pistes issues de l’improvisation – j’enregistre toujours de 1 à 8 pistes simultanément pour faciliter la composition par la suite – de sorte à ralentir le rythme de la pièce, puis j’ai épaissi sa texture en ajoutant d’autres pistes à partir du même synthétiseur et de synthés logiciels.  Il peut aussi arriver que j’aille fouiller dans d’autres sessions d’enregistrement pour trouver ce qu’il me manque, mais c’est généralement plus rapide et fructueux de simplement enregistrer du nouveau matériel qui est directement adapté à l’ambiance que je tente de solidifier.  Ces ajouts apparaissent surtout dans la seconde moitié de la pièce, afin de créer un son qui devient relativement statique, mais dont la texture reste tout de même intéressante, qui progresse à un rythme ralenti.  La forme longue permet ici de tracer un parcours sonore qui commence en surface, puis qui immerge graduellement l’auditeur afin de l’amener dans un état plus contemplatif.

Est-ce qu’il a des artistes en particuliers qui sont des influences pour toi de manière générale?

Bien qu’il y en ait beaucoup plus, ceux qui me viennent à l’esprit en ce moment: 

Francis Dhomont pour ses odyssées électroacoustiques, Stravinsky pour son audace, Monet pour son style, Philip K. Dick pour sa vision, Brian Eno et Robert Fripp pour leurs boucles, Trent Reznor pour ses pentes glissantes, Aphex Twin pour ses rythmes, Jeff VanderMeer pour ses ambiances, William S. Burroughs pour sa technique.

Tu as plusieurs cordes à ton arc, passant de la musique instrumentale, électronique et électroacoustique, par la musique pour l’écran, l’art sonore, ainsi que d’installation sonore interactive. Tes projets futures convergent surtout vers laquelle de ces directions surtout?

J’ai un grand penchant pour tout ce qui relève du futurisme et des nouvelles technologies.  J’aime créer des expériences où le « spectacteur » se plonge totalement dans l’univers proposé, ce qui m’a mené vers l’installation interactive.  Présentement, j’explore les possibilités qu’offre la réalité virtuelle.  Ce n’est pas encore un médium idéal, mais c’est ce qui se fait de mieux pour le moment en ce qui concerne le sentiment de présence sans avoir à construire un environnement physique dispendieux. Les lunettes de réalité virtuelle ne sont pour moi qu’un passage obligé sur la route vers le mythique Holodeck.  En attendant, je n’arrête pas non plus de faire de la musique en tout genre, parce que je ne peux pas faire autrement.  Je crois que mes prochaines pièces combineront plus d’éléments de musique orchestrale et électronique.

Merci Jean-François!

 

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